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Speech: Remarques par la commissaire Gabriel sur les tendances clés de la révolution et des défis numériques pour l'UE

Mesdames et Messieurs,

Je voudrais d'abord remercier ma collègue, Margrethe Vestager, pour l'organisation de cette conférence et de m'avoir associée à vos réflexions. Nous avons besoin de ce type de débat et de remplir de contenu des politiques européennes centrées sur l'homme.

En tant que Commissaire au numérique, je suis bien évidemment sensible à la présence aujourd'hui du professeur Jean Tirole, dont les travaux pionniers ont jeté les bases de la libéralisation du secteur des télécommunications - un des grands succès de l'Europe - et qui restent une source d'inspiration pour le futur.

Nul besoin ici je pense de souligner combien l'adaptation de nos sociétés au numérique constitue un défi politique majeur. Comme tu l'as souligné Margrethe ce matin, nous serons jugés par les générations futures sur notre capacité à faire émerger une société numérique fondée sur l'innovation et nos valeurs.

A bien des égards, nous nous trouvons dans la situation d'une flotte de bateaux prise dans une violente tempête. Pour ceux qui sont bien équipés, c'est une opportunité. Pour les autres, les risques de casse ou même de naufrage sont importants. Tout l'enjeu consiste à veiller à ce que les équipements et les savoir-faire soient adaptés; et surtout, à ce que l'équipe de skippers adopte la bonne stratégie et garde un cap commun pour conduire le maximum de bateaux à bon port.

Dans la vie réelle, la politique de la concurrence est au centre de la gestion politique d'une révolution technologique. En effet, c'est la nature, des nouveaux gagnants que de viser le monopole, qu'il s'agisse de la famille Fugger à la Renaissance ou plus tard de la Standard Oil.

Or l'intérêt collectif exige de poser des limites à cette volonté de puissance. Comme l'a rappelé le sénateur américain John Sherman en 1890: "Si nous ne voulons pas endosser un roi en tant que pouvoir politique, nous ne devrions pas l'endosser pour ce qui est de la production, du transport et de la vente des produits de première nécessité."

Le monde qui émerge de la Silicon Valley n'échappe pas à cette règle: dans la mythologie des succès accouchés dans des garages, la dominance absolue est une figure centrale avec ses trois auxiliaires: les effets réseau, les économies d'échelle et les big data.

Ce monde numérique est aussi bien loin du modèle ouvert et décentralisé des inventeurs de l'internet. Il est en effet traversé par une tension fondamentale liée à cette volonté des acteurs du numérique de rendre captif leurs utilisateurs dans leur écosystème centré sur leur plate-forme, et ceci parfois en complète contradiction avec l'intérêt de ces derniers.

C'est bien sûr à vous qu'il revient de défaire ce nœud gordien en matière de compétition, mais permettez-moi de partager quelques réflexions plus générales sur la nature des défis politique en jeu, à la lumière de mon expérience.

Avec le marché unique numérique lancé par le président Juncker, la Commission a fait preuve d'un véritable leadership pour développer un agenda positif et préparer l'Europe à l'ère numérique. A ce jour, c'est la tentative la plus ambitieuse au monde en la matière.

Depuis 2015, plus de 60 initiatives ont été présentées dans le but de supprimer les obstacles transfrontaliers, remédier à la fragmentation actuelle de faciliter l'accès aux opportunités en ligne et de permettre aux entreprises d'innover et de se développer dans un univers numérique.

Cette longue liste inclut notamment la fin contre le géoblocage injustifié, la protection des données personnelles, une réforme majeure du droit d'auteur, le développement des compétences numériques et de l'égalité des sexes, l'investissement dans les infrastructures, la relation équitable entre plateformes, la résilience contre les cyberattaques et une stratégie pour l'Intelligence artificielle. Enfin, nous avons proposé pour la première fois d'avoir un nouveau programme de 9 milliards d'euros pour les investissements numériques, avec la mise en place d'un réseau dense de pôles d'innovation numériques.

Aujourd'hui, notre priorité est d'assurer que ces initiatives deviennent une réalité concrète, ressenties par nos citoyens et nos entreprises.

Bien évidemment, le Digital Single Market ne constitue que la première étape d'une longue série de réformes nécessaires pour mettre l'Europe au cœur du numérique. En regardant vers l'avenir, je souhaite mentionner brièvement quatre lignes de force qui me paraissent essentielles.

Premièrement, plus que jamais, la transformation numérique affecte toutes les dimensions de notre société.

Permettez-moi d'enfoncer une porte ouverte. « Digital is NOT ONLY the economy ».

En effet, il n'y a pas d'aspect de notre vie qui ne soit affecté par le numérique: nos relations sociales, la protection de l'environnement, l'accès à l'information, la vie politique et même nos rapports amoureux. En d'autres termes, les acteurs du numérique interviennent de manière croissante dans chacun de nos choix individuels et collectifs.

Autrefois, si une entreprise abusait de son pouvoir, nous risquions de faire une mauvaise affaire, en payant plus que ce que le produit ou le service valait. Aujourd'hui, les conséquences d'un mauvais accord, de comportements opaques, de pratiques prédatrices peuvent être beaucoup, beaucoup plus graves. Les entreprises peuvent décider de promouvoir ou de négliger la protection de la vie privée, de renforcer ou de prévenir les discriminations sociales, de promouvoir ou non l'équité ou la bonne information, de protéger les enfants ou de leur nuire.

Cette analyse doit être exposée à la lumière d'une autre évolution, identifiée dès 1999 par Lawrence Lessig dans son article - Code is law. Lessig a été le premier à expliquer que sur internet, la régulation des usages des technologies passe moins par la loi, que par l'architecture technique des plateformes. Or, avec le développement des effets réseau, des big data et de la connectivité universelle, non seulement l'importance de ces choix normatifs cachés dans les lignes de code est décuplée, mais ces derniers deviennent de plus en plus difficiles à lire et à comprendre, du fait de la complexité de millions de lignes de codes et de l'opacité générée par les algorithmes.

Ces deux évolutions cumulées constituent un défi majeur non seulement pour nos marchés, mais aussi pour nos démocraties: comment assurer que les décisions des entreprises n'échappent pas à nos préférences collectives légitimes et démocratiques ?

Dans ce contexte, nous devons nous équiper avec une capacité d'analyse large qui dépasse les aspects purement économiques. Cela passera aussi par une meilleure connaissance des pratiques et une collecte de données bien plus importante et en temps réel, couvrant un large éventail de paramètres. L'information disponible sur ces « black box » doit en effet être considérablement étoffée, sans quoi, le risque est de ne pas être en mesure de suivre les comportements et de concevoir des réponses politiques appropriées et efficaces.

Mon deuxième point concerne la sécurité et notre vulnérabilité accrue aux attaques d'acteurs malveillants.

Les technologies numériques, associées à une connectivité quasi universelle, offrent de nouvelles possibilités aux acteurs externes, privés et publics, de contrôler ou de déstabiliser notre société de l'extérieur, souvent en toute impunité. Toutes les infrastructures européennes sont potentiellement exposées: les élections, les médias, les réseaux d'énergie ou de télécommunications ou les banques. Pire, les personnes elles-mêmes sont vulnérables aux attaques directes via des dispositifs médicaux ou des véhicules autonomes ainsi qu'aux manipulations via la désinformation.

Dans un environnement géopolitique de plus en plus conflictuel, nous devons mieux anticiper et gérer ces risques ; nous devons aussi porter attention à ce que nos décisions politiques, qu'elles soient économiques ou industrielles, permettent d'améliorer - et non pas compromettre - notre résilience collective.

Au-delà de nos actions en matière de cybersécurité, la question de la souveraineté et de l'autonomie stratégique ainsi qu'une plus grande maitrise de nos chaines d'approvisionnement numériques deviendront de plus en plus centrales. L'Europe ne peut plus dépendre d'acteurs peu fiables pour la fourniture de ses technologies critiques. L'adoption du règlement sur les investissements directs étrangers ou la récente décision de lancer un super-ordinateur européen (Euro-High Performance Computing) sont deux illustrations d'action récente qui va dans cette direction. Cette dernière marque un changement majeur dans notre approche industrielle dans un contexte où l'Europe consomme 30% de la capacité informatique mondiale et n'en produit que 4%. Pour la première fois, nous avons décidé de développer et de nous doter de ces capacités, uniquement sur la base des technologies européennes.

Mon troisième point est probablement le plus important: le défi de la transformation numérique est d'abord un défi social.

En effet, sans le soutien constant et la confiance de la population, il nous sera impossible de tenir le cap des réformes et des ajustements indispensables.

Encore une fois, l'histoire nous adresse un avertissement clair concernant l'ampleur des changements sociaux et sociétaux à venir et de leurs conséquences en matière d'organisation du travail, d'éducation ou de retraite.

Nous serons sans doute mieux préparés et mieux équipés que dans le passé, mais nous avons aussi nos handicaps. Notre résilience collective est déjà mise à mal par le malaise d'une part grandissante de la population européenne qui considère qu'elle a été insuffisamment accompagnée pour faire face à une mondialisation mal maitrisée.

Par ailleurs, nous n'aurons pas cette fois l'échappatoire d'un nouveau continent pour porter l'espoir de populations écartées par la nouvelle économie, à l'image de ce que l'Amérique représentait pour les millions de personnes qui prirent la Red Star Line à Anvers pour rejoindre New York au tournant du XXème siècle.

Je ne souhaite pas être un oiseau de mauvais augure mais simplement souligner l'importance centrale de la dimension sociale de toutes nos politiques et de l'adaptation du système de protection sociale aux risques de la vie numérique.

La tâche est immense. Je voudrais mentionner en particulier deux domaines clés: les politiques fiscales qui doivent assurer des revenus suffisants y compris des plateformes, pour financer le système de protection social et l'éducation.

Améliorer l'éducation tout au long de la vie est une condition préalable pour exploiter les nouvelles opportunités d'emploi notamment via les compétences numériques qui concernent 90% des emplois à horizon 2020.

Se focaliser sur les citoyens, c'est aussi veiller à préserver l'acquis des Lumières, qui est étroitement ancré au passé et au futur de l'Europe. Notre avenir numérique doit être fondé sur la rationalité et les sciences, la foi dans le progrès, l'autonomie des personnes et le respect de leur dignité et des droits fondamentaux.

Concrètement, il s'agit de construire un internet qui respecte l'Homme et soit à son service, au travers d'une possibilité de déployer un véritable libre arbitre, d'une intelligence artificielle éthique et d'un climat de sécurité et de confiance. Les utilisateurs devraient en effet avoir une totale transparence sur l'utilisation de leurs données dans des domaines aussi divers que la santé, l'environnement ou la mobilité.

Enfin, l'équité devrait également être au cœur, qu'il s'agisse de définir le rapport de force entre les plates-formes et leurs utilisateurs ou de limiter la fracture numérique.

Mon dernier point concerne la position insatisfaisante de l'Europe dans les écosystèmes numériques mondiaux.

Historiquement, les révolutions industrielles se sont propagées de l'Europe au reste du monde. Cette fois, cependant, l'Europe n'est pas au centre de l'innovation numérique.

Bien sûr, nous avons d'excellentes universités, des chercheurs de premier plan, de fortes capacités de R&D, une industrie manufacturière de premier plan, un secteur de start-ups de plus en plus dynamique et des sociétés leaders dans des domaines cruciaux tels que l'Internet des objets et la robotique.

Mais la réalité est que le World Wide Web et la plupart des écosystèmes numériques sont dirigés par des géants de la technologie américains - et de plus en plus chinois. Comme l'a mentionné Jean Tirole ce matin, le nombre d'entreprises de l'Union européenne parmi les 20 premières entreprises mondiales digitales par capitalisation boursière est actuellement nul et si vous considérez les 200 premières entreprises, seules huit d'entre elles sont européennes. Cette situation n'est pas un hasard mais est le résultat de politiques industrielles audacieuses conduites par ces deux pays depuis des décennies adossées à des ambitions de leadership technologique publiquement affichées. Je pense notamment aux programmes de recherche civils et militaires de première ampleur, que ce soit au travers du DARPA ou de programmes spatiaux, qui ont permis l'invention de l'internet, du GPS ou la miniaturisation des microprocesseurs.

Concrètement, ces entreprises américaines et chinoises contrôlent l'accès des consommateurs à la sphère numérique et la collecte de données à grande échelle. Le pire scénario pour nos acteurs industriels serait de devenir des sous-traitants de grands fournisseurs de services numériques, dans l'incapacité de conserver la part de la chaine de valeur qu'ils sont en droit d'attendre du fait de leur créativité, de leur savoir-faire et de leur positionnement haut de gamme.

Au-delà même, le monde de demain appartient à ceux qui seront les premiers à maitriser les technologies de pointe, - l'AI, le blockchain ou le calcul quantique - car ils définiront les règles du jeu futures et seront au centre du pouvoir et de la richesse. A cet égard, le fait que les centres de décision soient principalement situés dans la Silicon Valley et en Chine n'est pas anodin ; d'autant plus qu'ils assurent 75% des financements privés mondiaux dans les domaines de la Deeptech.

Enfin cette asymétrie est un obstacle supplémentaire pour définir des réponses européennes à mes trois premiers défis.

C'est pourquoi, il me semble que l'Europe fait face à son Sputnik moment dans la course numérique qui appelle une réponse à la hauteur des enjeux.

Pourquoi ne pas prendre collectivement la résolution de faire « tout ce qui est nécessaire », afin que nos écosystèmes numériques recouvrent la frontière technologique et prendre les mesures pertinentes et ambitieuses, de sorte qu'il soit possible aux dirigeants européens de dire « believe me, it will be enough » ?

Conclusion

Mesdames et Messieurs,

Comme beaucoup d'entre vous, je voudrais conclure avec une note positive.

Il n'y a aucun défi que l'Europe ne puisse relever lorsque les dirigeants et les citoyens européens sont unis derrière un objectif commun. Notre récent bilan en matière de défense, d'investissements ou encore de politique de concurrence montre que la capacité de l'Europe à entreprendre des réformes en profondeur et à prendre des mesures audacieuses reste intacte et inégalée sur la scène mondiale.

En ce qui concerne le numérique, je suis profondément convaincue que l'UE a une opportunité unique pour définir et mettre en place une approche européenne qui soit distincte de l'approche américaine ou chinoise. La voie européenne peut réussir si elle est ancrée dans une stratégie claire d'occupation de la frontière technologique. C'est au fond la seule possible, pour assurer que l'innovation soit au service de nos valeurs fondamentales et assurer que tous les citoyens et tous les territoires restent à bord du navire numérique européen.

Je vous remercie pour votre attention.

SPEECH/19/503